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Sustainability from an 18th century perspective

In Travel on September 27, 2010 at 3:33 am

Candide

Voltaire

CHAPITRE XVIII

Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado[1].

Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l'hôte lui dit:
Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien; mais nous avons
ici un vieillard retiré de la cour qui est le plus savant homme
du royaume, et le plus communicatif.  Aussitôt il mène Cacambo
chez le vieillard.  Candide ne jouait plus que le second
personnage, et accompagnait son valet.  Ils entrèrent dans une
maison fort simple, car la porte n'était que d'argent, et les
lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec
tant de goût, que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas.
L'antichambre n'était à la vérité incrustée que de rubis et
d'émeraudes; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait
bien cette extrême simplicité.

Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de
plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des
vases de diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces
termes:

Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu
mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont
il avait été témoin.  Le royaume où nous sommes est l'ancienne
patrie des incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller
subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin détruits par
les Espagnols.

Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal
furent plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation,
qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et
c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notre félicité.
Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils
l'ont appelé _Eldorado_; et un Anglais, nommé le chevalier
Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais,
comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de
précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de
la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur
inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre,
et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier.

La conversation fut longue; elle roula sur la forme du
gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles
publics, sur les arts.  Enfin Candide, qui avait toujours du goût
pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il
y avait une religion.

Le vieillard rougit un peu.  Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo
demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado.  Le
vieillard rougit encore: Est-ce qu'il peut y avoir deux
religions? dit-il.  Nous avons, je crois, la religion de tout le
monde; nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin.  N'adorez vous
qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète
aux doutes de Candide.  Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y
en a ni deux, ni trois, ni quatre.  Je vous avoue que les gens de
votre monde font des questions bien singulières.  Candide ne se
lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut
savoir comment on priait Dieu dans Eldorado.  Nous ne le prions
point, dit le bon et respectable sage; nous n'avons rien à lui
demander, il nous a donné tout ce qu'il nous faut; nous le
remercions sans cesse.  Candide eut la curiosité de voir des
prêtres; il fit demander où ils étaient.  Le bon vieillard
sourit.  Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et
tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de
grâces solennellement tous les matins, et cinq ou six mille
musiciens les accompagnent.--Quoi! vous n'avez point de moines
qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et
qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?--Il
faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes
tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez
dire avec vos moines.  Candide à tous ces discours demeurait en
extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la
Vestphalie et du château de monsieur le baron: si notre ami
Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château
de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la
terre; il est certain qu'il faut voyager.

Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux
deux voyageurs pour les conduire à la cour.  Excusez-moi, leur
dit-il, si mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner.  Le
roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pas mécontents,
et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a
quelques uns qui vous déplaisent.

Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient,
et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à
un bout de la capitale.  Le portail était de deux cent vingt
pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer
quelle en était la matière.  On voit assez quelle supériorité
prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable
que nous nommons or et pierreries.

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de
robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands
officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à
l'appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de
mille musiciens, selon l'usage ordinaire.  Quand ils approchèrent
de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment
il fallait s'y prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à
genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou
sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un
mot, quelle était la cérémonie.  L'usage, dit le grand-officier,
est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.  Candide
et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics
élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les
fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de
liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de
grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient
une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle.
Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui
dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais.  Il
s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non.  Ce
qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce
fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de
deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématiques et de
physique.  

Après avoir parcouru toute l'après-dinée à peu près la millième partie
de la ville, on les remena chez le roi.  Candide se mit à table entre
sa majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames.  Jamais on ne fit
meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut
sa majesté.  Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et
quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots.  De tout ce
qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.

Ils passèrent un mois dans cet hospice.  Candide ne cessait de
dire à Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le
château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais
enfin mademoiselle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute
quelque maîtresse en Europe.  Si nous restons ici, nous n'y
serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans
notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux
d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble,
nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons
aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.

Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire
valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses
voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être, et de
demander leur congé à sa majesté.

Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon
pays est peu de chose; mais, quand on est passablement quelque
part, il faut y rester.  Je n'ai pas assurément le droit de
retenir des étrangers; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos
moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez
quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile.  Il est
impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes
arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds
de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent
chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en
descendre que par des précipices.  Cependant, puisque vous voulez
absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément.
Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne
pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne
jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour
rompre leur voeu.  Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous
plaira.  Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du
pays.  Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
d'Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que
vous voudrez, et grand bien vous fasse.

Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une
machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du
royaume.  Trois mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut
prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt
millions de livres sterling, monnaie du pays.  On mit sur la
machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges
sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient
franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres,
trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus
curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries, et de
diamants.  Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière
ingénieuse dont ils furent hissés eux et leurs moutons au haut
des montagnes.  Les physiciens prirent congé d'eux après les
avoir mis en sûreté, et Candide n'eut plus d'autre désir et
d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à mademoiselle
Cunégonde.  Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de
Buenos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix.
Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
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